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Et Nietzsche a pleuré

et_Nietzsche_a_pleure.jpgEn 1992, Irvin Yalom nous offre le roman « Et Nietzsche a pleuré ». Que dire de ce livre sinon qu’il est absolument passionnant.

L’histoire se déroule en 1882. Le docteur Breuer, médecin réputé, se voit investi d’une mission assez particulière par une certaine Lou Salomé. Il doit permettre à son ami, le philosophe Friedrich Nietzsche, méconnu à cette époque, de retrouver le goût de vivre. Breuer écoute attentivement Nietzsche lui décrire ses divers maux physiques tels que la migraine. Il aurait pu tout à fait se cantonner à son rôle de médecin en lui prescrivant un traitement adéquate d’après son diagnostique. Mais il s’évertue à chercher la confiance de Nietzsche lors de plusieurs entretiens, et ce, en dépit de la méfiance extrême de son nouveau patient, afin de le guérir de son désespoir. Car il est persuadé que la raison profonde de son mal n’est autre que l’angoisse. Du rapport de force des deux hommes naît alors une amitié sincère ouvrant la voie à une possible guérison de ce désespoir.

En effet, durant ses entretiens, les connaissances médicales exposées par Breuer ne sont pas qu’un moyen menant au soin du physique mais également une stratégie susceptible d’établir une relation de confiance qui permettra le soin de la psyché de Nietzsche. Les causes du mal sont, selon Breuer, liées à l’angoisse.

L’auteur ne se borne pas à un univers rationnel dans lequel les causes et les effets demeurent purement médicaux. I. Yalom s’attache tout au long de son roman à décrire les manifestations physiques d’un mal avant tout psychologique. Un récit qui a le même goût que la médecine des émotions de David Servan-Schreiber. La connaissance du sens de nos tourments s’inscrit ainsi dans le processus de compréhension de soi et des autres. Si l’on ne comprend pas notre histoire et notre corps, nous nous exposons davantage à la maladie. Il s’agit d’avoir conscience des possibilités ou limites de notre corps, de la relation intime qui nous lient à nous-mêmes et aux autres dans le passé et dans le présent ainsi que des conséquences de ces relations intimes sur notre corps et sur notre esprit.

Dans ce roman, la réunion de la médecine et de la philosophie nous laissent entrevoir les prémisses d’une psychothérapie inspirée de la psychanalyse. Bien qu’il précise qu’elle « n’est pas née de leur rencontre ». Médecin et philosophe s’auto soignent par la cure de la parole, en face à face.

Pour guérir Nietzche à son insu, Breuer met en place un jeu de rôle a priori ingénieux. Nietzsche doit prendre la place du soignant et s’approprier le mal de son faux patient, le comparer au sien afin de faire siennes les solutions qu’il proposera à Breuer. Mais Nietzche prend très au sérieux sa nouvelle fonction et mène habilement leurs entretiens. Breuer pris à son propre piège, révèle ses rêves, cauchemars et ses propres angoisses et de façon sincère. Le faux patient se voit délivré peu à peu de ce qui pesait sur sa conscience et parvient à donner un sens profond à ce fardeau. La relation de confiance est ainsi établie entre les deux personnages. La volonté de Breuer de se dévoiler et son profond désespoir incitent Nietzsche à se confier et à se débarrasser à son tour d’un lourd fardeau. Nietzsche prend conscience, grâce aux récits de Breuer que ses propres obsessions ne sont peut-être pas le mal à combattre.

Il semble alors que le rôle du psychanalyste s’étende à son propre salut et pas uniquement à celui l’analysant. L’identification mutuelle des protagonistes semble absolument nécessaire pour faire perdurer la relation de confiance et augmenter les chances de réussite de la psychothérapie. Nous pourrions considérer le « silence » de l’analyste comme un obstacle à la confiance de l’analysant. La projection de l’analysant en la personne de l’analyste suffit-elle à maintenir cette confiance ?

Ainsi, faut-il qu’un soignant se libère pour inciter un soigné éventuellement réfractaire à faire de même. Force est de constater dans cette fiction que celui qui parle n’est pas le seul à se soigner. Celui qui écoute se laisse également prendre au jeu.

En admettant que ce phénomène ne soit pas qu’une fiction, pourrait-il exister de la même manière un effet curatif sur le médecin qui soigne le corps de son patient ?

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